REGARD CRITIQUE DE PCA / CNOA SUR L'AVENIR DE LA MUSIQUE AU BÉNIN
« La musique béninoise doit retrouver son identité » Alli Wassi
Président du Conseil National des Organisations d’Artistes et d’Acteurs Culturels du Bénin, Ali Wassi a accordé une interview dans laquelle, il porte un regard lucide et critique sur l’avenir de la musique au Bénin.
Au cœur de son message : la nécessité pour la musique béninoise de retrouver son identité profonde, ses sonorités, ses racines et son authenticité, afin de mieux se démarquer et s’exporter sur la scène internationale.
Pour lui, le rayonnement culturel du Bénin passera inévitablement par une musique de recherche capable d’assumer pleinement son identité tout en dialoguant avec le monde.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la musique béninoise ?
La musique béninoise évolue, oui, mais il y a un travail fondamental que beaucoup d’artistes ne font plus. Quand on parle de musique, on parle d’identité culturelle. On parle de l’héritage laissé par nos ancêtres. C’est dans cet héritage que nos artistes devraient puiser pour créer des œuvres capables de toucher le monde.
Être un artiste béninois, c’est être capable de faire de la musique qui porte notre identité. Tant qu’on s’inspire de nos rythmes traditionnels, de nos langues, de nos histoires et de nos sonorités pour produire une musique tradimoderne, on valorise ce que le Bénin a de plus beau. Malheureusement, peu d’artistes le font réellement.
Ah bon ?
Oui. La nouvelle génération cherche surtout le beat. Aujourd’hui, la nouvelle génération s’intéresse davantage à ce que j’appelle une musique de consommation immédiate. Beaucoup veulent simplement produire ce qui marche rapidement. Ils suivent les tendances, les beats à la mode, sans véritable travail de recherche.
Or, les artistes qui prennent le temps de faire une musique identitaire, profonde et enracinée ne sont pas forcément les plus visibles.
Prenez un artiste comme Don Métok. Cela fait des années qu’il fait une musique qui ne se périme pas. Une musique qui raconte quelque chose. Une musique qu’on pourra encore écouter dans cent ans. La vraie musique raconte toujours une histoire.
Entre la musique moderne et la musique identitaire que faut-il choisir ?
Il ne s’agit pas de rejeter la modernité. Aujourd’hui, certains artistes réussissent déjà à mélanger la musique urbaine et la musique traditionnelle. Même le rap peut intégrer nos racines culturelles.
Mais pour cela, il faut accepter d’aller à la source. Il faut aller dans les villages, écouter les anciens, découvrir les paroles traditionnelles, les proverbes, les récits, les rythmes. L’héritage est là. Il existe encore des paroliers traditionnels extraordinaires au Bénin.
Le problème, c’est que beaucoup de jeunes artistes ne prennent plus ce temps. Ce qui les intéresse d’abord, c’est le beat. Or, dans la musique traditionnelle, ce sont les paroles, le vécu et le message qui constituent le véritable socle.
Quelle est la cause de cette fracture générationnelle dans la musique que vous exposer ?
La fracture générationnelle existe réellement. Ma génération a grandi avec la salsa, le reggae, la rumba. Quand j’écoute ces musiques aujourd’hui, j’y trouve des mélodies, des émotions, des messages.
Mais quand je les fais écouter à mes enfants, ils me demandent souvent : « Papa, c’est quoi ça ? »
Et à l’inverse, beaucoup de musiques actuelles me dépassent aussi parfois. On y retrouve davantage des slogans, des répétitions et de l’énergie que de véritables histoires. Ce qui nous intéressait autrefois, c’était le message. Aujourd’hui, c’est surtout le rythme.
Autrement, pour vous la musique identitaire ne mourra jamais ?
La musique profondément enracinée ne vieillit pas. Elle traverse les générations parce qu’elle parle de l’humain, de l’histoire, du vécu collectif.
Une musique sans identité peut être populaire pendant quelques mois. Une musique enracinée peut vivre pendant un siècle.
Pour une première depuis des decennies, la fête internationale la musique n'est pas célébré le 21 Juin. Qu'en pensez-vous ?
Il faut comprendre les réalités administratives et institutionnelles. Le nouveau ministre vient d’arriver. Il faut lui laisser le temps de prendre connaissance des dossiers.
Le secteur culturel est un secteur très sensible et très complexe. Une programmation existait déjà entre la musique moderne et la musique traditionnelle, mais avec les changements institutionnels, il fallait reprendre les choses correctement. Je pense qu’il faut éviter de condamner trop vite.
Qu'est-ce qui justifie l'intérêt que l'État porte à la FIM contrairement aux autres disciplines artistiques ? Les arts et la culture s’arrêtent-ils à la musique ?
Nous sommes là pour toutes les disciplines artistiques. Et parfois, nous avons mal de constater que certaines formes d’art restent dans l’ombre.
Quand vous assistez à une activité de théâtre, de danse ou d’arts plastiques et que les autorités sont absentes, cela fait réfléchir.
La culture ne se limite pas à la musique. Les plasticiens, par exemple, sont souvent les artistes de l’ombre. Tout le monde peut trouver un tableau beau, mais tout le monde ne sait pas le lire ni le comprendre profondément.
La musique touche immédiatement parce qu’elle se danse, s’écoute et se partage facilement. Mais les autres disciplines méritent elles aussi une véritable attention.
Quel message avez-vous à l'endroit des autorités politiques au sujet de ce que beacoup qualifient de marginalisation ?
La valorisation de la culture reste avant tout une question politique. Dans plusieurs pays, les autorités accompagnent de manière équilibrée les différentes disciplines artistiques. Chez nous, il existe encore beaucoup de disparités. L’équilibre parfait n’existera jamais totalement, mais il faut malgré tout éviter que certaines disciplines disparaissent dans l’indifférence.
Que pensez-vous des conditions difficiles dans lesquelles vivent certains artistes ?
Il y a un travail de sensibilisation à faire. Les artistes doivent apprendre à gérer leurs revenus et à épargner.
Mais il faut aussi reconnaître une réalité importante : pour épargner, il faut déjà gagner suffisamment. Et c’est là le véritable problème.
Beaucoup d’artistes béninois vivent avec très peu de moyens. Lorsqu’ils paient leur loyer, leurs déplacements et leurs charges, il ne reste presque rien. La précarité artistique est une réalité structurelle.
Peut-on rêver d’un événement national réunissant toutes les disciplines culturelles du pays ?
Oui, c’est possible. Les acteurs culturels sont prêts. Mais organiser un tel projet demande des moyens importants. Le Bénin ne se limite pas à Cotonou ou Porto-Novo. Il faut aussi permettre aux artistes de l’intérieur du pays de participer.
Même si certains acceptent de prester gratuitement, il faut au minimum prendre en charge :
- le transport,
- la restauration,
- et les besoins essentiels.
La volonté existe. Ce sont surtout les moyens qui manquent.
La musique face à l'ère du numérique. Quelle est votre lecture ?
Le monde artistique a profondément changé. Aujourd’hui, tout est numérique. Les artistes doivent se réveiller et comprendre que le fonctionnement du secteur n’est plus celui d’il y a dix ans. Même ma génération est parfois dépassée par certaines évolutions technologiques.
Mais les artistes doivent s’adapter. Ils doivent travailler davantage, apprendre les outils numériques et comprendre les nouvelles réalités de diffusion et de communication.
Pour qu’on prenne les artistes au sérieux, il faut qu’ils travaillent sérieusement eux-mêmes.
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